Mystère (La Femme)

Publié le par Eva Pigeon

Le temps commençait à être long depuis 2012, en dépit de concerts pour patienter, mais le 2 septembre dernier, il est enfin sorti : Mystère, le deuxième album de La Femme. Je commence à bien le connaitre et pour cet album aussi, j'essaie d'écrire cet article en track by track, en suivant l'enchaînement des chansons.

Mystère (La Femme)

Entrée sous acide

Le groupe avait commencé le teasing de l’album avec l'électro-psyché "Sphynx", et c’est avec ce même morceau qu’il a choisi d’ouvrir l'album. En toute cohérence à vrai dire, puisque dès les premières minutes d’écoute, on est déjà transporté sans trop savoir comment dans des contrées lointaines, sans trop savoir non plus ce que l’on va y faire ni combien de temps on va y rester, mais on est envoûté par les synthés introductifs et une voix féminine qui semble venir du fin fond d’une pyramide où elle nous soumet à un rituel initiatique : tentons de percer le Mystère.

Changements de tons

Pas forcément facile, car après cette envolée sous acide, "Le Vide Est Ton Nouveau Prénom" nous emmène dans une ambiance radicalement différente. Une chanson acoustique simple et douce où, accompagnée d'une guitare et d'un tambourin, la voix féminine s'adresse à un ancien amour et lui explique, accompagnée de choeurs mélodiques, qu'elle a tourné la page, avec une légère amertume peut-être, mais estompée par des métaphores florales ou célestes.

Mystère reste fidèle à l'éclectisme des univers de La Femme : nouveau changement avec l'ouverture western de "Où Va Le Monde". Le ton désabusé de Marlon et Sacha à propos des relations déceptives, qu'elles soient amoureuses ou non, se cale sur une guitare qui évolue vers un son proche du Beach Goth des Growlers. Puis c'est un solo de synthé, après le dernier refrain chanté par Clémence, et toujours sur la même rythmique, qui propose une conclusion de plus d'une minute trente. Le débit, la naïveté voulue des paroles et l'évolution musicale font bien sûr penser à "Nous Etions Deux", dans un style plus rétro.

Et l'on reste dans la naïveté sur laquelle aime jouer le groupe avec "Septembre", sorte de comptine chantée par une voix enfantine à propos de la rentrée des classes. La rythmique mécanique fait penser à une boite à rythme, un métronome qui donne envie de dodeliner de la tête, voire de faire un jeu de mains dans la cour de récré. Si le morceau peut donner une impression de platitude sur la première minute, l'insertion progressive d'effets psyché de synthés et de guitares lointaines lui permet de prendre une dimension intéressante qui m'a rappelé "It's Time To Wake Up (2023)".

Virée nocturne

On quitte cette atmosphère pseudo-innocente pour quelques morceaux beaucoup plus night-club. "Tatiana" est certainement la séquence la plus punk de l'album. La chanson débute sur un rythme effréné, et la rencontre sensuelle et enthousiaste avec elle lors d'une soirée se termine dans un cocktail indistinct de sonorités obscures qui résonnent jusqu'à déboucher sur "Conversations Nocturnes". Cette très courte séquence de discussions dans un bar bruyant à propos de boites et d'alcool nous confirme qu'on est bien de sortie.

Débute alors "SSD", pour Strasbourg Saint-Denis. Sacha décrit d'une voix traînante ta soirée glauque dans un quartier où se croisent des gens douteux, sans passer les détails les moins reluisants, sur une batterie empressée. Un morceau narratif qui fait penser à "Packshot" sur Psycho Tropical Berlin, mais où les coups de feu auraient été remplacés par des cordes qui viennent ponctuer cette course à la manière de celles qui surgissent parfois dans Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg.

Déclin des amours parasites

Les premières secondes d'"Exorciseur" ne seraient d'ailleurs pas forcément surprenantes pour une chanson de Gainsbourg. Mais après ces attaques sèches à la guitare claire, l'atmosphère se fait vaporeuse. Échos, sonorités fantomatiques non identifiées, sur lesquelles le chant précipité de Clémence interrompt les lentes interventions de Sacha, pour finalement se terminer très brusquement et enchaîner avec l'introduction trompeuse de "Elle ne t'aime pas". Brièvement flottante, c'est vite un rythme raggae de guitare et de batterie qui s'y impose. Une voix lointaine, réaliste, à la nonchalance piquante "t'annonce cette triste nouvelle : elle ne t'aime pas". On retrouve la cruauté, quoi que nuancée par l'évocation de jours meilleurs, qu'on ne peut s'empêcher d'aimer, elle, et que La Femme a plaisir à utiliser de temps à autre.

L'une de mes préférées en ce moment

La boite à rythme empressée de "Micose" et ses longues notes de synthé, ou de scies musicales peut-être (?), introduisent un morceau au texte forcément teinté d'absurde. Que l'on voie un intérêt ou non à ce thème que le groupe a choisi parce que "pourquoi pas, quoi", l'élan pris à chaque refrain est réellement réjouissant.

"Tueur de Fleurs" débute plus calmement avec une ambiance qui semble bricolée, mais savamment. Notes de guitare lointaines, soupirs et gémissements, saturations, voix inquiétantes servent une chanson de reproches et de revanche.

Un voyage dans le sable

Et voilà la terrain préparé pour introduire le rythme de la promenade lente et psyché "Al Warda". Comme le récit de l'incantation que forment les mots et les sons chantés par cette voix envoûtante, l'histoire qui nous est racontée nous transporte à nouveau vers des contrées lointaines, plus proches de celles de "Sphynx" que de "SSD". Une très longue conclusion où le groupe s'essaie à de nouveaux instruments s'envole pendant plus de 2 minutes. "Psyzook" en devient la continuité, bien que plus cadencée. On n'est pas sûrs de comprendre ce chant si haut perché, mais on tente tout de même de suivre la mélodie qui ressemble presque à celle d'une chanson pour enfants.

On retrouve alors "Le Chemin" d'un moment onirique différent, où l'on ne sait plus ce qui est tangible et ce qui ne l'est pas, alors que l'on écoute le récit d'hallucinations répétées. Une fois encore, la naïveté trompeuse de ce que l'on entend brouille les pistes et débouche sur une confusion instrumentale ; la mélodie hypnotisante des cordes nous incite à la suivre sur des chemins fantastiques et sinueux.

Photo Jonathan Witt

Photo Jonathan Witt

Il semble que ce Chemin débouche finalement sur la mer, puisque c'est "Vagues", un morceau qui s'étire sur une épique longueur, qui conclut ce disque. Et c'est un peu comme si, le regard fixé sur l'océan, on écoutait pourquoi on a le vague à l'âme alors que s'achève le voyage et que la vie continue son cycle perpétuel. Les synthés miment avec douceur le va-et-vient des vagues et l'on se dit que tout s'est peut-être simplement passé dans notre tête. Pourtant, la vision d'une "étoile qui file" devrait nous rappeler que l'on est arrivé dans un lieu où l'on pourra revenir. Et tandis que le chant disparait pour laisser place à de longues minutes de musique atmosphérique, solos saturés de guitare, battement circulaire, mimes des vagues et du tonnerre, on se dit qu'effectivement, on aura envie de revenir sur la plage, dans le sable avec La Femme.

Mais puisque La Femme est pleine de surprises, soudain surgit "Because we are always in the sun", qui nous offre pour dernier moment une ode au plaisir et à la liberté de se promener sous le ciel, ou même dans le ciel - on ne sait jamais trop.

Publié dans Musique, Albums

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