Parler de nouveaux albums sans les descendre

Publié le par Eva Pigeon

Cet été, on a pu assister à la sortie de certains albums par des artistes plus qu'attendus au tournant. Et de fait, on a aussi assisté à une déferlante de commentaires haineux, dédaigneux, ou les deux, sur Internet. J'ai eu du mal à trouver dans les commentaires Facebook d'un post de Rock & Folk qui présentait sa couverture d'août avec les Black Keys, odes Inrocks qui évoquaient un nouveau morceau de Lana Del Rey, quelque chose qui ne ressemblait pas à une simple critique catégorique et d'ailleurs pas forcément développée à propos d'artistes qui poursuivent leur carrière depuis plus ou moins longtemps. Je parle donc des Black Keys, de Lana Del Rey, et de Jack White, et j'aimerais donner mon avis sur trois albums que je n'ai presque vus que se faire descendre par des aigris d'Internet, peu convaincants, mais toujours assez énervants.

Parler de nouveaux albums sans les descendre

On peut commencer par les Black Keys.

Dan Auerbach et Patrick Carney ont fondé leur duo il y a une quinzaine d'années et c'est avec leur album Brothers, sorti en 2011, qu'ils sont passé de leur envergure de groupe assez confidentiel habitué à tourner à travers les États-Unis dans un mini-van, à celle de musiciens connus et appréciés de la critique mondiale et d'un public subitement très élargi. Turn Blue est sorti en juin dernier, succédant à El Camino, sorti entre-temps, et il n'a apparemment pas fait l'unanimité chez les "fans de la première heure", ou du moins chez ceux qui n'apprécient pas les groupes "commerciaux".

Parler de nouveaux albums sans les descendre

Parce que donc, oui, la première critique que j'ai pu lire un peu partout sur Internet, incluant les commentaires de blog ou de posts Facebook, c'était que les Black Keys auraient perdu leur essence, plus précisément leur essence rock. Outre le fait que je me demande toujours si ceux qui répètent inlassablement qu'ils préféraient le son des débuts connaissaient effectivement le groupe à cet époque-là pour parler avec un ton si nostalgique, je trouve que c'est un argument classique et un peu facile. On a entendu ça pour tellement de groupes, à propos du dernier Arctic Monkeys, pour ne citer que ça. Mais à quel moment, en tant qu'artiste, est-il intéressant de toujours chercher à rester dans la même veine, dans le même style? C'est vrai, quand on aime vraiment le son d'un album, on aimerait qu'il ne finisse jamais et peut-être qu'il ait été étoffé de quelques chansons supplémentaires. Mais une fois l'album sorti, il me semble normal, et surtout beaucoup plus intéressant pour un groupe, de chercher à faire évoluer leur son en même temps que leur vie personnelle et leur carrière avance. Je trouve ça assez triste de rejeter cette démarche.

C'est sûr, on peut absolument avoir aimé une certaine période d'un groupe et moins apprécier l'évolution qu'il a choisie, chacun sa sensibilité. Mais je ne vois pas en quoi cela peut constituer un argument en ce qui concerne la qualité du nouvel album. Il y a un gouffre entre les albums des Beatles early years et un disque comme Sgt Pepper's, et pourtant personne ne dit qu'ils sont passé de quelque chose de très bien à quelque chose de très mauvais, ou vice-versa. C'est juste différent, et cela n'a rien à voir avec la qualité des chansons.

Le deuxième argument principal a été plus ou moins lié au premier dans tout ce que j'ai pu lire : avec le temps et le succès, les Black Keys seraient devenus un groupe de pop commerciale. Oui, j'ai lu ça un peu partout, et j'aimerais juste qu'on prenne deux minutes pour en discuter. Premièrement, c'est évident que dans les derniers albums, le groupe a perdu un peu de son essence garage qui plaisait à certains, moi y comprise d'ailleurs. De là à dire qu'ils font de la pop commerciale, il me semble qu'on n'est pas encore tout à fait au niveau d'Icona Pop, mais ce n'est que mon humble avis. Surtout, quand on écoute El Camino (de tous les albums du groupe que j'ai écoutés, c'est celui que je trouve le moins bon), je trouve qu'il a des accents bien plus pop que Turn Blue. Pour moi, Turn Blue est un peu comme Brothers, qui a fait connaitre le groupe : moins de guitares saturées et de batterie lourde, mais de très bonnes chansons avec des ambiances assez différentes à travers un LP qui a malgré tout une vraie cohérence.

On a beaucoup parlé de "Weight of Love" quand il est sorti, et je suis d'accord pour dire que j'adore la chanson, et que c'était assez inattendu de débuter plutôt que de finir l'album avec elle, vu sa longueur et ses envolées. "Fever", le premier single, vaguement eighties, s'écoute bien mais je ne suis pas entièrement convaincue, pour le coup oui, c'est peut-être un morceau un peu trop facile. "Turn Blue" en revanche fait partie de mes préférés, avec son ambiance aérienne, et pour moi, des chansons comme "Year in Review" ou "Bullet in the brain" valent aussi le détour.

Pour résumer, je trouve que Turn Blue est vraiment un bon album, je l'ai beaucoup écouté quand on me l'a offert, et je l'aime autant que Brothers au moment où je l'ai découvert.

"Weight of Love", donc, avec son clip.

Petit bonus : c'est avec l'album sur lequel figure cette chanson, où les Black Keys se sont occupés des instrumentales dans une collaboration avec des artistes hip-hop, que j'ai découvert le groupe!

En ce qui concerne Lana

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La transition avec Lana Del Rey est assez facile maintenant, étant donné que c'est Dan Auerbach, le chanteur et guitariste des Black Keys, qui s'est occupé de produire son deuxième album très attendu, par les fans incontestés de Born to die (ou de Tropico pour la version allongée), mais aussi par ceux qui sont restés sceptiques face à la musique et au personnage. Tout le monde a entendu les remarques sur sa bouche botoxée, mais c'est évidemment hors du propos ; je pense plutôt aux critiques concernant son allure de starlette hollywoodienne tendance Instagram avec filtre vintage... Des critiques qui se sont accentuées suite à la sortie de Ultraviolence, dont les thèmes font constamment référence à une époque et un univers que Lana n'a pas connus.

Il n'en demeure pas moins que j'ai beaucoup aimé ce deuxième opus, et même plus que le premier, je pense. Pour moi, Born to die était beaucoup plus inégal, et j'accroche assez peu sur les chansons de la seconde moitié de l'album, alors que j'aime vraiment la première. Ultraviolence me semble beaucoup plus constant dans sa qualité. Ce n'est pas la façon de chanter qui change le plus, mais on s'est déplacé d'un son très clairement influencé par le hip-hop et le R'n'B vers une autre sphère musicale où les guitares un peu saturées ont remplacé la musique par ordinateur et les beatboxes. Évidemment, Dan Auerbach y est pour quelque chose, et je pense qu'il a fait un bon travail. Malgré tout, on reconnait toujours l'ambiance Lana, qui reste majoritairement mélancolique ici : "Cruel World" ouvre l'album avec des envolées qu'on va retrouver sur presque toutes les chansons de l'album. "Shades of cool", le premier single, combine la voix toujours un peu minaudante de Lana Del Rey qui tire ici vers les aigus, avec quelques moments de solo de guitare en arrière-fond. "Brooklyn Baby", qui me semble avoir eu pas mal de succès chez les gens que je connais, me plait bien aussi ; elle pourrait presque être joyeuse ou au moins un peu sereine, si elle n'était pas elle aussi traversée par la mélancolie omniprésente dont j'ai parlé plus haut. "West Coast", le single qui passe en ce moment à la radio, est celui qui se rapproche peut-être le plus des influences du premier album (simple remarque, le petit riff de guitare à quatre notes de transition me fait vaguement penser à celui du début de "And I love her" des Beatles, je ne sais pas si je suis la seule). "Sad girl" fait la transition vers "Pretty when you cry" avec sa batterie de ballade et l'alternance arpèges/accords d'une guitare au son plus clair. J'ai détaillé un peu les chansons que je préfère, mais malgré quelques unes qui passent plus inaperçues, Ultraviolence est vraiment pour moi une suite de chansons qui se correspondent et créent l'ambiance en noir et blanc de la pochette.

Et ce bon vieux Jack (White)

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Et je finis avec lui... Je ne pense pas qu'il apprécierait d'être mis dans un article aux côtés des Black Keys et de Lana Del Rey vu ce qu'il a pu déclarer sur eux, mais j'aime vivre dangereusement. Son deuxième album solo, Lazaretto, est aussi sorti au début de l'été, et j'ai aussi pu lire certaines critiques qui ne m'ont pas semblé vraiment légitimes - moins que pour Turn Blue et Ultraviolence, mais tant que j'y suis, allons-y.

Donc, dans l'ensemble j'ai quand même lu des choses plus positives que pour ces deux autres, mais malgré tout, j'ai vu à plusieurs endroits que certains reprochent à Jack White de rester sur ses positions sans plus créer de surprise ou chercher à innover un peu. Je suis d'accord pour dire que le son de Lazaretto reste asse proche de celui de Blunderbuss, mais premièrement, j'avais été un peu déçue du premier disque solo alors que le deuxième a mieux correspondu à ce que j'en attendais, et deuxièmement je ne suis pas totalement d'accord sur le côté manque d'innovation. C'est vrai que l'on reconnait tout de suite le style de Jack White en écoutant l'album, que c'est un son qui est en prolongement de son premier album et, avant, d'un certain style de chansons des White Stripes avec ces influences qu'on a fréquemment retrouvées sur la discographie du groupe. Mais j'ai trouvé dans Lazaretto quelques petites choses bien agréables et pas forcément déjà entendues. Le single éponyme en lui-même me semble suffisant par sa structure et ses breaks ; personnellement, je ne m'en suis pas encore lassée. Je pense cependant aussi que notre ami Jack continue sur une lancée qui reste celle qu'on attend de lui, à aucun moment on ne se sent vraiment surpris. Mais il a trouvé une formule qui fonctionne, et j'ai apprécié de pouvoir entendre des chansons comme "Temporary Ground", "Just One Drink" ou "That Black Bat Licorice". Alors c'est sûr, moins de changement avec lui qu'avec les Black Keys ou Lana Del Rey, mais apparemment c'est encore ce qui a le plus plu.

Je vous ai dit que je ne m'en lassais pas.

Un concert à emporter de La Blogothèque. À Fontainebleau.

Pour finir, ils ne sont pas dans l'article, mais voilà une vidéo de mes petits protégés Hudson Taylor en train de faire une reprise d'une des chansons de Lazaretto. (Harry, celui de gauche, est un grand fan de Jack White...)

Publié dans Musique, Albums